L'interview

Bouziane Boutelja

Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours ? 

Moi c’est Bouziane. Je suis né à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées. Je suis le petit dernier  d’une famille de neuf enfants. On n’avait pas beaucoup d’argent, mais on a grandi avec  beaucoup d’amour et de respect. 

J’ai commencé à danser un peu par hasard, dans le quartier Mouysset, à Tarbes, grâce à des  actions sociales et culturelles. À seize ans, je participe à un cours de hip-hop avec Tayeb  Benamara. On était une vingtaine de mecs des quartiers. Je ne le connaissais ni d’Adam ni  d’Ève, mais lui, il a cru en moi. À travers la danse, il m’a donné de l’espoir. 

À cette époque, à Tarbes, il y avait plein de danseurs, ça bouillonnait de partout. Très vite,  j’ai commencé à donner des cours, et j’ai eu envie d’ouvrir un lieu pour qu’on puisse  s’entraîner. Au début, je ne savais pas vraiment pourquoi je dansais. Puis j’ai compris que  j’avais des choses à dire. 

J’ai arrêté les études — ça a mis ma mère en colère — pour me consacrer à fond à  l’association qu’on a créée en 2001 : DANS6T. J’en suis l’un des membres fondateurs et le  chorégraphe de la compagnie. 

C’est quoi l’asso DANS6T ? 

À la base, le cœur de DANS6T, c’est la danse hip-hop. Le break, très ancré au sol, mais aussi  le new style, la house, le popping, le locking… 

Avec le temps, d’autres danseurs nous ont rejoints et on s’est ouverts à d’autres styles  comme le dancehall ou la salsa. 

Notre objectif, depuis le début, c’était d’amener la danse à celles et ceux qui n’y ont pas facilement accès, que ce soit dans les quartiers ou en milieu rural. C’était notre façon de créer des ponts entre les gens. 

On a commencé par des actions locales, bien ancrées sur le territoire, tout en gardant une ouverture vers l’extérieur. 

DANS6T a fêté ses 25 ans en 2026. Aujourd’hui, on est propriétaires de nos murs à Tarbes, et on a ouvert une antenne à Pau depuis la saison dernière. 

L’association s’organise autour de trois pôles : 

  • la Compagnie, créée en 2009, avec un répertoire d’une quinzaine de spectacles et une fabrique artistique, aujourd’hui conventionnée par la DRAC Occitanie ; 
  • le Centre de danse, qui accueille environ 900 élèves ; 
  • le pôle Activités sociales et citoyennes, qui accompagne des groupes de jeunes à  travers des stages et des événements intergénérationnels.

Un quatrième pôle est en train de voir le jour : la Formation, pour accompagner la  professionnalisation des danseurs, mais aussi d’autres publics. 

Quel est ton rôle dans l’association, et plus particulièrement dans la compagnie ? 

Je suis codirecteur de l’association et directeur artistique de la compagnie. Mon moteur,  c’est de m’adresser à celles et ceux qui, comme moi quand j’étais jeune, ne vont pas — ou  très peu — au théâtre. 

Je vais à leur rencontre, je parle de ce qu’ils vivent, pour leur donner envie de découvrir le  spectacle vivant. Pour moi, c’est un espace essentiel pour développer l’esprit critique. 

C’est pour cela que je fais des spectacles engagés. Ma première pièce “Altérité” parle des  discriminations : orientation sexuelle, genre, origines, âge, religion… 

La dernière création “Des danses et des luttes” est une conférence dansée. J’y raconte  l’histoire des danses à travers le monde et leurs racines sociales et politiques. J’y parle aussi  de mon héritage nord-africain et des difficultés que j’ai rencontrées en tant que danseur issu d’une culture musulmane. 

La danse, pour moi, reste la meilleure façon de casser les frontières entre les peuples. Certaines rencontres ont été décisives, comme des portes que j’ai osé ouvrir et qui ont  changé ma vie : Coraline Lamaison, Gilles Rondot, Leïla Benaouali, Alison Benezech, Mathilde  Rispal… et tous les jeunes danseurs et professeurs avec qui je travaille aujourd’hui. Mon rôle, au fond, c’est ça : transmettre. 

En novembre a lieu FEST-NOV!, un événement phare que tu co-organises. Peux-tu nous  présenter le festival ? 

FEST-NOV! – La danse en fête est un festival que nous co-organisons avec le Parvis, la Soulane et Traverse. Il a été pensé comme un espace d’accompagnement et de visibilité  pour des compagnies d’Occitanie, mais aussi venues d’ailleurs. 

Nous nous sommes rendu compte que, sur le territoire des Hautes-Pyrénées, la danse est  une discipline particulièrement dynamique. De nombreuses associations y portent des  programmations où la danse occupe une place centrale. Il existe un véritable vivier de  danseurs et de chorégraphes professionnels, des pratiques amateurs très présentes, et  surtout un public curieux et fidèle aux spectacles de danse.

Avec FEST-NOV!, nous avions envie de mettre en lumière cette richesse, de montrer le  dynamisme de notre territoire et de la région Occitanie, et de rappeler combien la danse  peut être un outil puissant de rencontre, de partage et de lien entre les habitants. 

L’idée du festival, c’est aussi de créer du réseau et de donner de la visibilité aux compagnies,  qu’elles soient émergentes ou confirmées. Grâce au festival et au Réseau Danse Occitanie,  plusieurs artistes — notamment issus des Hautes-Pyrénées — ont pu être repérés par des  programmateurs à l’échelle régionale. 

Enfin, FEST-NOV!, c’est une fête au sens large, qui célèbre toute la diversité de la danse : des  conférences, des spectacles de formats variés, et des bals où toutes les générations se  retrouvent sur la piste. 

Pour finir, quelles sont les valeurs que tu portes à travers ton travail et tes créations ? 

Aujourd’hui, dans un monde qui se déchire, je veux lutter contre toutes les formes  d’injustice. Je veux montrer qu’on peut réaliser ses rêves, à condition de se battre et de  sortir de ce qui nous conditionne, parfois sans même qu’on s’en rende compte. 

Le corps est souvent mis de côté au profit des mots ou des idées. Moi, je veux rappeler une  chose simple : tout le monde peut danser. C’est universel. Comme le dit une tradition  hindouiste : « La danse est le mouvement du cosmos lui-même » 

Le corps et la danse sont des outils incroyables, capables de libérer énormément de choses. 

Si j’avais dû payer les ateliers de danse quand j’étais jeune, je ne serais jamais devenu  danseur. C’est pour ça que DANS6T doit rester un lieu accessible à toutes et à tous, sans que l’argent soit un frein. 

Mon rôle, c’est aussi de rappeler les valeurs fondatrices de l’association : l’hospitalité, le lien  social, la transmission, et l’accompagnement des jeunes danseurs de demain.

Retour en haut